La femme sans peur (V.1) de Jean-Philippe Touzeau

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Je m’appelle Trinity Silverman, et ce soir, j’en ai assez de ma vie.

C’est pour ça qu’à près d’une heure du matin je suis encore dans le bar du Four Seasons de Las Vegas, le Charlie Palmer, en train de boire plus que de raison. Généralement, à cette heure-ci, je dors tranquillement sous mes couvertures dans la chambre d’hôtel de la ville où je dois donner une de mes présentations.

Mais voilà, mon entreprise me sous-paie, mon chef m’exploite, mon copain me ment et ma famille ne me respecte pas.

Il n’est pas joli, le tableau.

Alors je bois. Non, je ne suis pas une alcoolique. Je me contente d’un Bolli-Stoli.

Il y a quarante-cinq minutes, je n’avais aucune idée de ce que c’était. Mais apparemment, le barman s’ennuie aussi et a gentiment proposé de faire mon éducation « cocktailienne ». Je ne sais pas ce qu’il me trouve.

Il parait qu’un Bolli-Stoli, c’est trois volumes de champagne Bollinger et un volume de vodka Stolichnaya, servis dans une flûte. Il m’a dit que ça se buvait comme du jus de fruit. Prix de la flûte ? 21 dollars !

J’ai cru qu’il voulait me voler.

Mais non, il m’a dit qu’il me la faisait à moitié prix. Je ne sais vraiment pas ce qu’il me trouve.

J’en suis maintenant à mon troisième. Le barman a l’air inquiet. Je ne comprends pas pourquoi non plus. Et puis, il a raison, ça se boit réellement comme du jus de fruit.

Un homme s’approche, verre à la main. Il est gros. Cheveux noirs fournis. Bretelles sous sa veste ouverte. Nœud papillon cramoisi. Des lunettes derrière lesquelles des yeux brillent d’une lueur de fin de soirée. Lui aussi il a bu, et plus que moi, je pense.

Il s’assied à mes cotés, sur ma droite, me regardant.

“B’soir.

— Bonsoir.

— Seule ?

— Non. Mon fiancé est au casino.”

Il glousse.

“Pourquoi toutes les femmes seules ont-elles besoin de se créer un alibi ?”

J’ai envie de le gifler. Mais je n’ose pas.

“Écoutez, vous êtes seule, je suis seul et j’ai horreur des jeux de hasard. Je cherche juste à bavarder car je m’ennuie. Je m’appelle Paul. Paul Davenport”, dit-il en tendant sa main droite.

J’hésite un peu mais le Bolli-Stoli commence à faire son effet. Je lui rends sa poignée de main.

Elle est un peu molle.

“Trinity Silverman.

— Qu’est-ce qui vous amène à Vegas, Trinity ?”

J’hésite à répondre.

Il comprend et met tout de suite la main sur son cœur.

“Promis, je ne cherche pas à connaitre vos secrets !” Il vide son verre. “Moi, je suis ingénieur chimiste, je travaille pour les laboratoires Marck.

— Le géant pharma ?

— Exactement. Je suis ici pour un séminaire de pharmaciens du Sud-Ouest des États-Unis. On leur présente de nouveaux médicaments. Et vous, alors ?”

Je me détends un peu. C’est bon le Bolli.

“Moi, je suis dans les placements financiers, les échanges de devises. Le forex si vous connaissez.

— Ah oui ! Tout le monde peut faire fortune dans le Forex, c’est ça ?” dit-il avec un air enjoué.

Je ris un peu.

“C’est ce que les pubs disent. Mais 90 % des gens perdent tout. Ce sont les 10 % restants, les traders pros, qui ramassent tout. Et moi, je fais des conférences pour eux.”

Paul fronce les sourcils.

“Vous leur apprenez quoi puisque ce sont des pros ?

— Je travaille pour une société, MetaForex, qui fabrique des logiciels pour gérer votre portefeuille en ligne. Il est très performant et moi je leur fais des démonstrations pour qu’ils l’achètent.”

Paul siffle entre ses dents.

« Une femme chez les requins de la finance… pas trop dur ? »

Mon visage s’assombrit. Paul se détourne et appelle le barman.

“Mettez-moi la même chose”, dit-il en pointant du doigt mon Bolli-Stoli. “Vous en reprenez un ?

— Non, non. J’en ai bu assez, merci.”

Le barman, l’air soulagé, acquiesce. Paul reste silencieux quelques secondes puis tourne son visage joufflu vers moi.

“Vous n’aimez pas trop votre boulot, hein ?”

Je secoue la tête.

“Pourquoi ?” enchaine-t-il. “Je suis certain que vous êtes douée pour ça !”

Je soupire. Vive le Bolli et les confidences de fin de soirée.

“J’aime surtout étudier le marché, parier dessus et gagner. Et c’est vrai, je suis plutôt bonne à ce jeu-là. Mais les conférences, je les ai en horreur. Tous ces traders, sûrs d’eux, machos, méprisants. Je les déteste… Ils me font peur. À chaque fois que je dois faire une présentation, je ne peux rien manger, sinon je vomis tout.”

Le barman apporte le Bolli-Stoli. Paul le remercie de la tête et continue.

“Pourquoi vous ne les envoyez pas balader ? Si vous êtes bonne en forex, vous pouvez bien gagner votre vie, non ?

— Théoriquement oui. Mais… “

Paul me regarde. Ses yeux, derrière ses lunettes, changent d’expression mais j’ai du mal à comprendre ce que ça veut dire. J’ai envie de parler. Merci Bolli-Stoli.

“ … rien que d’y penser, je panique. Et si je perds toutes mes économies ? Qu’est-ce que je vais devenir ? Ma famille ne le verrait pas d’un bon œil non plus. Pour eux, le travail c’est au bureau, pas à la maison.”

Ma voix est à peine audible. Ma tête est un peu lourde.

“Et votre… fiancé ?”

Je lève la main et la laisse retomber un peu trop lourdement sur le comptoir, comme pour dire “lui, n’en parlons même pas.”

Paul boit une longue gorgée de sa flute avant de se rapprocher.

“Trinity, vous avez tout pour être heureuse… chuchote-t-il.

— Oui… c’est ce que tout le monde me dit. Mais ils ne savent pas ce qui se passe ici”, et je touche le haut de ma poitrine. “J’angoisse tout le temps. Ça me fait mal. Physiquement. Vous voyez, je me laisse trop dominer.”

D’un coup, j’attrape ma flute et je la finis. C’est bon, le Bolli-Stoli. Je la repose doucement puis je regarde Paul dans les yeux.

“Un jour, je voudrais tous les envoyer promener !”

J’ai dû parler fort car, surpris, il a reculé en cillant. Mais il revient, lentement. Il pose son bras gauche sur le haut de mon dossier.

“Ça serait bien, si vous n’aviez plus peur, non ?”

Je hoche la tête, perdue dans mes pensées.

“J’ai tout fait : les psy, la méditation, l’hypnose. Rien ne marche. Franchement, si…”

Je baisse la tête. Les larmes me montent aux yeux. Paul vide rapidement son verre. Il approche la bouche de mon oreille.

“Et si moi, j’avais la formule magique ?”

Les yeux embués, fixés sur le marbre noir du comptoir, je fronce les sourcils. Je relève la tête. Paul me regarde de trop près, avec un sourire que je n’aime pas. Je crois. Le Bolli-Stoli est soudain plus présent. Lourd dans mon crâne.

Je me recule un peu.

“Quelle formule ?”

Il se rapproche. Son haleine sent fort le Bolli-Stoli et la fumée de cigarette.

“La formule magique qui vous permette de vous ôter toute peur, en toutes circonstances…”

Un de ses doigts touche mon dos.